Photo Adiprayogo Liemena
L’Échiquier Sous-Marin – Comprendre les Biotopes
Le terme biotope vient du grec bios (la vie) et topos (le lieu). Pour un plongeur bio, c’est le décor dans lequel les espèces jouent leur rôle. Comprendre le biotope, c’est savoir où chercher.
1. Le Substrat Dur : Les Parois et Éboulis Rocheux
C’est le milieu le plus spectaculaire. La roche offre une base solide pour la vie fixée (sessile).
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L’organisation en étages : La vie sur roche dépend de la lumière. Près de la surface, on trouve des algues vertes gourmandes en énergie. Plus on descend, plus les animaux (éponges, coraux) remplacent les végétaux.
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Les cachettes (Anfractuosités) : La roche est un gruyère. Chaque trou est une niche potentielle.
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Le Lien avec le Vivant : Les espèces comme la Murène ou le Congre utilisent la roche comme protection pour leur corps mou et serpentiforme. Les Éponges, elles, utilisent la roche pour s’élever et mieux filtrer l’eau chargée de plancton.

2. L’Herbier : La Forêt de Mer
En Méditerranée, c’est la Posidonie (Posidonia oceanica). Ce n’est pas une algue, mais une plante à fleurs avec des racines et des rhizomes.
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Un écosystème complet : L’herbier produit de l’oxygène, piège le carbone et stabilise les fonds. C’est une véritable « cité » miniature.
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La vie sur la feuille : Si vous regardez de près, les feuilles sont couvertes de petits organismes (bryozoaires, hydraires) qu’on appelle l’épifaune.
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Le Lien avec le Vivant : C’est une nurserie. Les juvéniles de nombreuses espèces (sars, dorades) s’y cachent entre les feuilles pour échapper aux prédateurs. C’est aussi le domaine du Syngnathe et de l’Hippocampe, dont la forme imite celle des feuilles pour un camouflage parfait.
3. Le Substrat Meuble : Sable, Vase et Graviers
C’est le milieu le plus sous-estimé. On l’appelle souvent « le désert », mais c’est une erreur de débutant.
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La vie endogée (cachée dedans) : La majorité de la biomasse vit sous le sable (vers, bivalves, oursins de sable).
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La vie épigée (posée dessus) : Les animaux qui restent en surface doivent être des maîtres du camouflage.
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Le Lien avec le Vivant : Le Turbot ou la Sole s’enterrent légèrement pour ne laisser dépasser que leurs yeux. La Vive, avec ses épines venimeuses, utilise le sable comme une armure pour surprendre ses proies.
4. La Pleine Eau : Le Royaume Pélagique
Ici, il n’y a plus de fond, plus de mur, plus de cachette. C’est le domaine du bleu.
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L’adaptation au vide : Les espèces doivent nager sans cesse ou flotter.
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Le contre-jour : La plupart des poissons pélagiques ont le dos sombre (pour être invisibles vus du haut) et le ventre argenté (pour se confondre avec la surface lumineuse vus du bas).
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Le Lien avec le Vivant : Les Méduses se laissent porter par les courants (plancton), tandis que les Thons ou les Barracudas sont des prédateurs profilés comme des torpilles pour la vitesse pure.

5. La grande distinction : Benthos vs Pélagos
Pour bien organiser ses observations, le plongeur bio divise l’espace marin en deux grands domaines de vie :
A. Le Domaine Benthique (La vie liée au fond)
Le mot vient du grec benthos (profondeur). Il regroupe tous les organismes qui vivent en relation directe avec le substrat, qu’il soit dur (roche) ou meuble (sable).
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La vie fixée (Sessile) : Organismes qui ne peuvent pas se déplacer, comme les éponges, les coraux ou les grandes algues. Ils dépendent du courant pour leur nourriture.
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La vie mobile (Vagile) : Organismes qui rampent ou nagent à proximité immédiate du fond, comme les étoiles de mer, les crabes ou les rascasses.
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Le Lien avec le Vivant : Les espèces benthiques ont développé des trésors d’ingéniosité pour ne pas être emportées par le courant : ventouses, crampons, ou simplement un poids important.
Le benthos est un livre ouvert : une trace dans le sable ou un trou bien net dans la roche raconte une histoire de prédation ou d’habitat. En PB1, on n’apprend pas seulement à voir, on apprend à déduire.

B. Le Domaine Pélagique (La vie en pleine eau)
Le mot vient du grec pelagos (haute mer). Il concerne tout ce qui vit entre la surface et le fond, sans contact avec ce dernier.
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Le Plancton : Organismes qui dérivent au gré des courants (méduses, larves).
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Le Necton : Organismes capables de nager activement contre le courant (poissons, mammifères marins).
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Le Lien avec le Vivant : Contrairement au benthos, la vie pélagique est une lutte constante contre la pesanteur. Les espèces utilisent des vessies natatoires, des gouttes d’huile ou des formes hydrodynamiques pour minimiser leur dépense énergétique.
6. Le Recrutement : Le pont entre Pélagos et Benthos
Le recrutement est le processus par lequel une espèce passe d’une vie de « voyageur » (pélagique) à une vie de « sédentaire » (benthique).
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La Phase Larvaire (Pélagique) : La majorité des animaux benthiques (poissons, mollusques, crustacés) commencent leur vie sous forme de larves minuscules dérivant dans le bleu. À ce stade, ils font partie du plancton. Cela permet à l’espèce de se disperser sur de grandes distances grâce aux courants.
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La Métamorphose et l’Installation : À un moment précis de son développement, la larve « sent » le fond (via des signaux chimiques ou sonores). Elle quitte alors la pleine eau pour s’installer sur le substrat (roche, sable ou herbier). C’est le moment précis du Recrutement.
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Le Lien avec le Vivant : * Le Mérou brun : Après une phase pélagique, le petit mérou (post-larve) cherche désespérément un « abri de recrutement », souvent dans les petits fonds ou les herbiers, avant de rejoindre les roches plus profondes en grandissant.
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La Moule : Elle dérive en pleine eau avant de sécréter son « byssus » (ses fils d’attache) pour se fixer définitivement sur un rocher. Si elle ne trouve pas de support dur au moment du recrutement, elle meurt.
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La pollution côtière ou l’aménagement des plages détruit souvent les « zones de nurserie ». Si le petit poisson ne trouve pas son biotope de recrutement à cause de l’homme, il n’y aura jamais d’adulte pour la plongée de demain. C’est l’argument ultime pour la protection des petits fonds !
Pour compléter : Un site tout à fait exceptionnel : Planktonchronicles et le livre magnifique : Plancton, aux origines du vivant de Christian Sardet, chercheur au CNRS parti avec l’équipe de TARA.